Ne regarde pas en arrière, tu ne vas pas dans cette direction

Ne regarde pas en arrière

Il y a deux ans aujourd’hui, mon père est décédé. Je n’étais pas du tout proche de lui et je ne peux pas dire que je m’ennuie de sa présence.

Ce qui  m’anime, c’est plutôt un vague regret de ce qui aurait pu être. Je regarde des photos de mon père défiler sur l’ écran de veille  de mon ordinateur. Ça remonte aussi loin qu’aux années cinquante et ça se termine en 2008.  Je le vois jeune, dans la vingtaine, manifestement en amour avec ma mère. Ensuite, viennent les enfants, mon frère et moi. La progression d’un tout petit logement à une maison en  banlieue alors qu’il avait déjà atteint la quarantaine. Puis, les années où il a été seul avec ma mère, à la retraite.

Mon père a passé ses derniers 18 mois sur Terre dans la section CHSLD d’un hôpital québécois, dans une chambre pas plus grande que ma salle de bains. Pour son dernier anniversaire, j’avais numérisé toutes les photos sur lesquelles mon père apparaissait. J’ai transféré le tout dans un cadre numérique que je lui ai offert. Il pouvait alors voir sa vie  défiler sur l’écran.

Après sa mort, j’ai mis toutes ces photos dans mon écran de veille; aujourd’hui, je regarde les images de mon père  et je pense souvent à lui.

Toute petite, j’adorais mon père et j’étais la prunelle de ses yeux. Je me rappelle que je l’attendais à la porte à la fin de la journée tant j’avais hâte qu’il revienne à la maison. Ça s’est gâté vers l’âge de 8 ou 9 ans environ, quand j’ai réalisé qu’il buvait. Mon père partait sur une brosse les jours de paye pour ne revenir à la maison que deux jours plus tard. Heureusement, ma mère travaillait, ce qui était rare dans les années soixante, et elle arrivait tout de même à payer les factures. Il buvait pour s’abrutir, jamais  une ou deux bières, il fallait passer à travers la caisse au complet. Il disait que ça le dé-gênait…

Mon père n’avait pas du tout l’alcool joyeux. Je suis devenu sa cible préférée lorsqu’il était saoul. L’ennui, c’est que j’avais tendance à répondre, ce qui ne faisait qu’envenimer les choses. À partir de ce moment-là, nous nous sommes graduellement éloignés l’un de l’autre jusqu’à ça devienne un gouffre infranchissable. Je l’évitais le plus possible.

J’ai quitté le foyer familial dès que j’ai pu et je n’ai pas donné de nouvelles pendant sept ans. Je suis revenue pour ma mère. Mon père était plein de repentir et regrettait son acharnement sur moi. Par contre, il ne se rappelait pas m’avoir frappé alors que ma mère et mon frère l’assurait du contraire. Il s’est excusé et nous avons convenu d’essayer d’avoir une relation plus cordiale. Cela a plus ou moins réussi, au gré des rechutes dans l’alcool.

Pourtant aujourd’hui, je pense à lui sans rancœur. Je me demande s’il existe toujours quelque part. Je me dis parfois que je pense à lui pour ne pas qu’il tombe dans l’oubli. Et si c’étaient nos souvenirs qui gardaient les âmes ou esprits vivants? Si le fait de ne plus penser à quelqu’un faisait que cette âme s’éteigne? Pourquoi est-ce important pour moi de le garder vivant? Peut-être que le temps adoucit bien des souvenirs et les rends moins amers?

Je ne sais pas. Pas plus que je ne sais pourquoi je regarde en arrière alors que je ne vais pas dans cette direction. Il est impossible de rebrousser chemin.

 

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