L’employée

soignante

J’ai lu hier un article qui se voulait un hommage à une dame qui avait pris soin de la mère de l’auteur pendant plus de trente cinq ans, mais qui était finalement d’une infinie tristesse.

La mère en question a été atteinte de la sclérose en plaques dans la vingtaine. Elle avait trois enfants. Une dame fut engagée pour aider la mère dans ses soins personnels. Le père quitta la famille quelque temps plus tard.

On présume, en lisant l’article, que la famille était bien nantie. L’aide familiale était une noire célibataire et sans enfant, qui ne s’est finalement jamais mariée. L’article décrit la relation pas toujours facile entre la mère  et l’aide familiale durant toutes ces années.

Ce qui est incroyable, c’est qu’au décès de l’aide familiale, quelques années après la mort de la mère, l’auteur réalise que nul dans la famille ne connaissait vraiment la personne qui avait passé plus de trente cinq ans avec eux.

Ils ne savaient pas qu’elle avait une soixantaine de neveux et nièces dont elle était très proche, ou qu’elle avait étudié en cuisine et avait aussi obtenu son permis d’agent immobilier. Ils ignoraient qu’elle avait été le soutien de sa propre mère et l’avait aidé à élever ses huit frères et sœurs. Ils ne savaient rien d’elle.

Cette femme, après 35 ans, était pour ainsi dire une inconnue. Personne ne l’avait considérée comme autre chose qu’une employée, semble-t-il. L’auteur semble à peine réaliser l’incongruité de cette situation. Cette personne a passé huit heures par jour pendant trente cinq dans cette famille, sans qu’on s’intéresse une seule fois à sa vie hors du travail?

Cela m’a rappelé un épisode quelque peu semblable dans ma vie, même si mon exemple est à toute petite échelle, en comparaison.

Après mes études en nursing et au début de ma vie adulte, je suis arrivée seule à Montréal. J’ai alors accepté un emploi d’infirmière privée pour une dame âgée de 77 ans. Je travaillais dix heures par jour, six jours par semaine. Elle habitait dans une résidence pour gens autonomes et pour qu’elle puisse y rester, elle devait être capable de se débrouiller seule ou alors engager une aide à ses frais.

La famille, très riche, m’a recrutée suite à une recommandation d’une amie. C’était plus une fonction de dame de compagnie que d’infirmière. La dame avait de graves problèmes cardiaques et devait prendre une foule de médicaments, mais, elle était capable de gérer cela seule.

En fait, elle s’ennuyait terriblement. Elle avait un petit appartement de trois pièces, avec une cuisine minuscule qui ne servait jamais, une chambre et un tout petit salon, en plus de la salle de bains bien sûr. Elle y passait ses journées à attendre de la visite ou à regarder les jeux télévisés.

Deux de ses filles, dans la quarantaine, venaient régulièrement la voir, mais ne restaient que quelques minutes, qu’elles passaient à insister sur leur vie hyper occupée et à quel point elles étaient débordées. Aucune des deux ne travaillait et leurs enfants étaient adolescents, certains mêmes adultes.

Au début, la dame était plutôt réticente avec moi, insistant que ce n’était pas son idée et qu’elle n’avait besoin de rien. Puis peu à peu,  elle s’est mise à me raconter sa vie, son enfance, comment elle avait grandi dans le luxe, avait marié un homme assez prospère et qu’elle n’avait jamais travaillé un seul jour dans sa vie.

Elle avait eu cinq enfants, mais je n’en ai rencontré que trois durant les neuf mois où j’ai travaillé dans la famille. Pourtant, tous habitaient dans cette ville. Notre routine était établie comme suit : le matin, elle attendait au lit que j’arrive à huit heures. Elle faisait souvent des chutes de pression et était sujette à perdre connaissance en se levant trop rapidement.

Ensuite, je lui coulais un bain et je lui lavais le dos. Après le bain, je lui servais son petit-déjeuner, qu’elle aimait prendre devant la télé. Au début, elle ne voulait pas me parler et préférait regarder la télé. Peu à peu, elle s’est ouverte et la télé est restée fermée.

Je lui préparais ses repas, y compris celui du soir, qu’elle mangeait avant mon départ à dix-huit heures. Elle se glissait au lit lorsque je la quittais, regardais un peu la télévision et s’endormait habituellement vers vingt heures. Elle disait n’avoir jamais besoin de se lever pour aller à la toilette la nuit et elle attendait mon retour le lendemain pour s’y rendre.

Je savais qu’elle était réveillée dès six heures le matin, alors j’ai commencé à arriver de plus en plus tôt pour qu’elle ne passe pas trop de temps au lit à s’ennuyer.

Nous n’avions rien à faire de nos journées, car elle demandait très peu de soins à part les médicaments et les visites régulières chez son médecin. J’ai fini par la convaincre, avec l’accord de la famille, que nous pourrions sortir et aller quelque part. J’ai alors appris que son péché mignon était un Big Mac de McDonald. Rien ne pouvait lui faire plus plaisir, elle qui avait pourtant grandi et vécu en mangeant du caviar et des mets raffinés.

Nous sortions presqu’à tous les jours, allions au restaurant, au cinéma, magasiner (en fauteuil roulant, car elle ne pouvait pas marcher longtemps). Nous achetions des décorations de Noël pour décorer l’appartement, qui était étrangement vide de tout élément, autres que les meubles strictement nécessaires.

Quatre mois après mon arrivée, Noël, approchant, les deux filles apparurent pour élaborer les projets des Fêtes. La famille avait ce qu’ils appelaient un chalet près de St-Sauveur et les deux filles, avec conjoints et enfants, passeraient les vacances de Noël à cet endroit. On m’informa que mes services ne seraient pas requis pendant deux semaines, car ma patiente les passerait avec sa famille.

Heureuse de voir un certain esprit familial, je préparai les bagages de ma patiente et lui dis au revoir le 23 décembre en fin d’après-midi, alors qu’elle quittait avec sa fille, en voiture.

Le 25 au matin, vers neuf heures, j’ai reçu un appel d’une des filles qui m’annonça que leur mère ne voulait plus rester, qu’elle s’ennuyait au chalet et qu’elle voulait rentrer. Elle me demanda alors si je pouvais annuler mes vacances. N’ayant rien de spécial de prévu, je n’y voyais aucun inconvénient et je lui répondis que je serais à l’appartement le lendemain matin.

Ce n’était pas du tout ce qu’elle avait en vue. Leur mère ne voulait pas rester un jour de plus et eux, ne voulaient pas gâcher le jour de Noël à conduire quatre heures aller-retour pour la ramener à l’appartement. Elle vouait que je vienne la chercher. Regardant la neige qui tombait et le vent qui se levait, je lui fis remarquer que je n’avais pas un véhicule tout terrain comme eux et que ma petite Renault Cinq n’était peut-être pas idéale par ce temps.

Ne recevant pas de suggestions ou de leur part, je décidai d’attendre une accalmie de la météo. Je me mis en route en début d’après-midi et arrivai à destination, au nord de St-Sauveur, dans une magnifique maison de trois étages, le ‘’chalet’’. Les petits enfants étaient partis faire du ski et les enfants voulaient les rejoindre. On me confia donc la grand-maman et me souhaita un bon retour, le tout expédié en moins de dix minutes, sans même m’offrir un café.

Je ne sus jamais ce qui s’était passé durant ce séjour, ma patiente me disant seulement qu’elle s’ennuyait de son appartement. En rentrant en ville, elle me demanda timidement si le McDonald était ouvert et c’est là que nous prîmes notre repas de Noël. Je la ramenai chez elle, l’installai au lit et lui promis de revenir le lendemain.

Un jour, elle m’annonça qu’elle aimait beaucoup tricoter dans sa jeunesse. Je lui demandai donc de m’apprendre le tricot. Nous avons passé de longues heures à magasiner la laine et les patrons. Elle m’a enseigné le tricot aux aiguilles et au crochet et durant tout ce temps nous jasions de sa vie, mais elle s’intéressait aussi à la mienne, Elle trouvait fascinant qu’une jeune femme travaille et vive toute seule en appartement. Elle et ses filles n’avait jamais connu cela. Elle me disait qu’en fait, elle avait mené une vie tout à fait inutile, comme un bibelot, ou un objet précieux, et qu’elle aurait aimé avoir la liberté des femmes d’aujourd’hui. Elle avait vécu toute sa vie avec des serviteurs, des gouvernantes et des bonnes d’enfants, ce qui selon elle avait créé une distance entre les membres de la famille. Il n’y avait presque jamais de moments où ils se retrouvaient juste entre eux, les parents avec les enfants.

Un jour, je dus l’amener chez le médecin car elle ne se sentait vraiment pas bien. Elle fut hospitalisée. J’allais la voir à tous les jours et je la trouvais seule, dans son lit, dans une chambre privée. Un jour, elle me demanda de lui laver les cheveux, parce que les préposées n’avaient pas le temps. J’allai donc demander au poste d’infirmière pour le bac qu’on appelle une ’’guitare’’ qui sert à laver les cheveux d’une personne alitée. On m’indiqua qu’il n’y en avait pas de disponible pour l’instant, mais qu’on m’en fournirait un pour le lendemain. Je promis donc de revenir tôt le matin pour lui laver les cheveux.

Le lendemain, je reçus un appel d’une des filles pour m’annoncer que leur mère était morte durant la nuit. Je suis allée aux funérailles où j’ai finalement rencontré les deux enfants que je n’avais jamais vus en neuf mois.

Durant le service, je fus la seule à pleurer. Je me suis esquivée avant la fin de la cérémonie et je suis allée manger un Big Mac, en prenant place à notre table préférée, une dernière fois.

En quittant, je lui ai dit en pensée, ‘’Au revoir Simone, votre vie n’a pas été inutile et je suis bien contente d’avoir eu la chance de vous connaître’’.

C’était il y a plus de trente ans et je ne l’ai jamais oubliée.

On pourrait vous dire comme Figaro: Aux qualités qu’on exige dans un serviteur, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets?   –    Louis Philippe, comte de Ségur

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