L’arbre de la vie

chêne

Lorsque j’avais seize ans, en secondaire cinq, l’examen de fin d’année en français fut assez particulier. On nous avisa que nous aurions à écouter un morceau de musique classique et que nous devrions composer une histoire selon ce que la musique inspirerait en nous. Le jour de l’examen, je découvris que la pièce musicale était Les quatre saisons de Vivaldi. Je composai une histoire de la longueur requise, deux pages. J’ai eu 100% à cet examen, du jamais vu selon le professeur.

Je n’ai jamais revu mon manuscrit mais quelques années plus tard, j’ai de nouveau mis cette histoire sur papier pour participer  à un concours littéraire. Je dus étoffer le contenu pour arriver à la longueur minimale demandée. Je n’ai pas gagné ce concours, mais j’ai conservé le manuscrit. Vous pouvez lire cette histoire ici. Dites-moi ce que vous en pensez, mais soyez indulgents pour la jeune fille de seize ans qui a conçu la trame.

L’arbre de la vie

Répondant à un appel irrésistible, il poussa plus fort vers l’inconnu. Il sentait que quelque chose de grande importance était sur le point de se produire. Il continua à pousser aveuglément et soudain, la résistance s’évanouit pour faire place à une multitude de sensations. 

Il y avait de la lumière, de la chaleur, des couleurs et la sensation de faire partie d’un tout. Il était devenu un morceau de ce monde, un arbre était né. Même s’il n’était encore qu’une mince tige, il s’afficha avec une merveilleuse sensation d’accomplissement. 

Durant les premières années de sa vie, l’arbre était vaguement conscient de son environnement. Il grandissait de façon constante et prit de plus en plus conscience de ce qui l’entourait. Il développa une identité, une personnalité. Il découvrait des choses merveilleuses autour de lui  et il connût la beauté, l’harmonie et la sérénité. 

Il continuait à répondre à l’envie de pousser plus haut, mais il avait un but maintenant. Il savait que plus il deviendrait grand, plus il pourrait voir de choses. Il devint curieux, imaginatif et passionné. 

Il apprit à communiquer avec les autres choses vivantes autour de lui. Il devint ami avec les fleurs sauvages, des êtres fragiles mais à l’âme vaniteuse, les abeilles hyperactives, les différents oiseaux qui ramenaient des visions de lieux distants. Il appréciait la musique de la rivière cascadante qui courait sans cesse vers une destination inconnue. 

Le soleil lui fournissait de la chaleur et de la lumière durant la journée et chaque soir, il lui donnait un spectacle de couleurs magnifiques sur l’écran géant du ciel, qu’il regardait avant de se retirer à l’intérieur de lui-même pour la nuit. L’arbre était heureux, il grandissait et il apprenait tout de ce monde et de la vie. 

Un jour, l’arbre remarqua sur une de ses branches, un oiseau qui arrangeait soigneusement  des brindilles de manière circulaire. Il observa l’oiseau un moment puis lui demanda : 

–  Pardon, qu’est-ce que vous faites-là au juste?

–  Je construits un nid pour ma partenaire, répondit l’oiseau.

–  Un nid? Qu’est-ce que c’est? demanda l’arbre.

–  C’est un réceptacle pour les œufs. Ma partenaire va pondre très bientôt. Ceci sera notre foyer et les œufs seront au chaud jusqu’à leur éclosion.

– J’ai bien peur de ne pas savoir beaucoup de choses, répondit l’arbre. Est-ce que vous pouvez m’expliquer ce que veulent dire œufs et éclore?

–  Bien sûr, répondit gracieusement l’oiseau, tu es encore jeune. Un œuf est une coquille ovale avec un oisillon à l’intérieur Le bébé se développe dans cette coquille jusqu’à ce qu’il soit prêt à émerger. Nous devons garder les œufs au chaud pour que les bébés puissent se développer. Éclore signifie venir au monde.

–  Vous voulez dire qu’il va y avoir des bébés oiseaux sur mes bras bientôt? demanda l’arbre tout émerveillé.

– Exactement, répondit le fier futur papa, plusieurs bébés, j’espère.

–  Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous aider?

–  En fait je t’ai choisi parce que tu es solide, en santé et que tu es très feuillu. C’est vraiment tout ce dont ma petite famille aura besoin.

–  Peut-être pourrais-je envoyer plus de sève vers cette branche pour la rendre encore plus solide et aussi développer encore plus de feuilles pour vous donner un peu d’intimité. Est-ce que cela serait utile?

–  Bien sûr. Je savais que tu étais quelqu’un de bien dès que je t’ai rencontré.

– Tout cela est terriblement excitant, je vais assister à la naissance d’un nouvel être! J’ai tellement hâte s’exclama le jeune arbre.

Les oisillons virent le jour par un beau matin ensoleillé. Il y en avait cinq et l’arbre fut fort impressionné par le processus. Cela demandait beaucoup de travail de la part des bébés pour briser la coquille de l’intérieur et ils émergèrent tous épuisés et affamés. La mère les réconforta pendant que le père allait chercher à manger. Une fois nettoyés et rassasiés, les bébés s’endormirent auprès de leurs parents sous le regard protecteur de l’arbre. 

Les oisillons grandirent rapidement et l’arbre partagea les joies et les anxiétés des parents. Les bébés bougeaient beaucoup, parfois ils se balançaient dangereusement sur le bord du nid et l’arbre craignait de les voir choir au sol. Il eut terriblement peur lorsque les parents donnèrent la première leçon de vol à leur progéniture. Les enfants ne semblaient pas avoir une aussi bonne coordination que les parents, mais après quelques essais maladroits, ils réussirent à maîtriser la technique du vol. Ils reçurent aussi de leurs parents les autres leçons essentielles à la vie d’un oiseau, comme la quête de nourriture, le sens de l’orientation et comment éviter les prédateurs. Au fil du temps, l’arbre vit les oiseaux de moins en moins fréquemment, à mesure que les enfants acquirent leur indépendance. 

L’arbre avait aussi d’autres amis, les fleurs sauvages par exemple. Elles étaient minuscules comparées à sa taille imposante, mais il était quelque peu intimidé par ces créatures. Elles parlaient d’une manière étrange et de rien d’autre qu’elles-mêmes. Elles croyaient que le monde tournait autour d’elles. Elles avaient une notion exagérée de leur importance mais elles étaient si jolies et naïves que l’arbre ne pouvait s’empêcher de les aimer malgré leurs grands airs. 

Il y avait aussi les abeilles qui pollinisaient les fleurs et recueillaient le nectar. Elles ne s’arrêtaient jamais et ne parlaient pas beaucoup, mais l’arbre admirait leur ardeur au travail. 

Un seul animal dérangeait l’arbre. C’était une chenille qui rampait en le chatouillant pour se rendre jusqu’à sa destination, les feuilles. La chenille se mettait alors à manger ses feuilles! L’arbre fut extrêmement indigné au début mais la chenille ignora  toutes ses protestations. L’arbre endura ce traitement humiliant jusqu’à ce que la chenille se transformât en un magnifique papillon qui remercia gracieusement l’arbre pour son apport nutritionnel durant toutes les étapes de son développement. Il expliqua aussi qu’à l’état de chenille, il n’était pas assez développé pour tenir une conversation. 

L’arbre apprit ainsi la tolérance et se fit à l’idée qu’il servait de nourriture à des êtres tous petits.  Il apprit à partager et il  ressentit une certaine fierté à contribuer à la création de si belles choses. Il découvrit la générosité et à ne pas juger à première vue. 

La vie était belle pour notre arbre et il était heureux. Chaque soir, il regardait le coucher de soleil avec un émerveillement sans cesse renouvelé. Puis, les choses commencèrent à changer. Un jour, il réalisa que les oiseaux étaient partis depuis un bon moment. Les fleurs sauvages moururent durant une nuit froide et il les trouva au petit matin toutes flétries. Ses propres feuilles se mirent à changer de couleur pour finalement tomber une à une.       

La rivière arrêta de couler et se figea dans un silence mortuaire. Les abeilles, les chenilles et les papillons disparurent aussi. L’arbre avait peur. Il ne comprenait pas ce qui se passait et il était triste de perdre tous ses amis. 

Un jour, il se réveilla pour trouver tout son monde recouvert d’une épaisse couverture de substance froide et blanche. Il se crût près de mourir, comme tout ce qui l’entourait.      

‘’Pourquoi?’’ se demanda-t-il. ‘’Cela a été tellement court. Est-ce là tout ce qu’il y a? Je ne veux pas mourir!’’ 

Il se recroquevilla au plus profond de lui-même, attendant la fin. Le temps passa, jusqu’à ce qu’un jour il entendit une voix à l’extérieur qui l’appelait. Il se secoua de sa torpeur et demanda :

–  Qui est là? Je ne vous vois pas.

–  Tu ne peux pas me voir, mais tu peux me sentir, répondit la voix. Je suis le vent et je suis occupé à soulever une tempête en ce moment, mais je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer ton état. Pourquoi es-tu si triste?

–  Oh, j’avais une vie merveilleuse avec une foule d’amis et de plaisirs, j’apprenais de nouvelles choses chaque jour, mais tout cela a disparu. Je pense que je suis en train de mourir, expliqua l’arbre.

–  Mais non, tu n’es pas en train de mourir, tu es un jeune chêne en santé et vigoureux, c’est évident, répondit la voix.

–  Je suis un chêne? Est-ce que c’est bien d’être un chêne? demanda-t-il timidement.

–  Assurément. Les chênes sont très gentils et majestueux même s’ils sont plutôt solitaires.

–  Je me sens vraiment seul en ce moment. Je ne comprends pas où sont partis tous mes amis, les fleurs, la rivière, les oiseaux et les papillons. Même le soleil n’est plus là aussi souvent. Regarde-moi, je suis tout nu. Un arbre en santé et vigoureux ne perdrait pas toutes ses feuilles, non?

–  Mon enfant, tu te trompes. Tout ce qui t’arrives est parfaitement normal. Cela s’appelle l’hiver. Un chêne en santé perdra ses feuilles chaque année avant l’hiver.

–  À quoi sert l’hiver? Je n’aime pas cela du tout. Il n’y a plus personne et plus rien ne se passe.

–  L’hiver est une période qui te permet de réfléchir sur ta vie, de regarder le chemin parcouru et d’entrevoir la route à venir. C’est aussi le temps de revoir tous les souvenirs que tu as accumulés, de les apprécier de nouveau. Si toute ta vie n’était qu’un été perpétuel, rempli de beauté et de bonheur, cela perdrait rapidement toute valeur. Une chose doit te manquer pour pouvoir vraiment l’apprécier.

Utilise ce temps pour penser et contempler. C’est une pause que t’accorde la nature. Tout reviendra comme avant et tu l’apprécieras beaucoup plus, parce que cela t’auras manqué.

 –  Pourquoi est-ce que cela arrive pour la première fois maintenant alors que vous dites que c’est périodique? demanda l’arbre.

–  Cela t’est arrivé précédemment, mais tu étais trop jeune pour comprendre ou le remarquer. Ton esprit est comme ton corps, il grandit. Tu étais trop immature pour remarquer le changement des saisons. Tu es plus vieux maintenant et ton esprit s’est développé.

–  Merci infiniment de m’expliquer tout cela. Est-ce que vous reviendrez me voir? demanda-t-il avec espoir.

–  Ne t’inquiète pas, je circule beaucoup durant l’hiver. Je vais repasser par ici. Prend soin de toi.

Le vent revint effectivement plusieurs fois durant le long hiver et le chêne apprit beaucoup de ses enseignements. Le vent avait voyagé à travers le monde et il raconta ses aventures à son jeune élève. 

Entre ces visites, le jeune chêne passait le temps confortablement, à revoir et à savourer ses souvenirs de l’été précédent. 

Éventuellement, la sève se remis à circuler plus rapidement dans ses veines et il se sentit renaître. Comme l’avait promit le vent, les oiseaux revinrent, la rivière recommença à couler et la couverture blanche s’évanouit graduellement. Il assista à la naissance de nouvelles fleurs sauvages, d’autres chenilles vinrent le chatouiller et il fut content de les voir manger ses feuilles. Les abeilles étaient tout aussi occupées qu’avant, comme si elles n’avaient jamais arrêté de butiner. 

Le chêne apprécia ce nouvel été encore plus pleinement que le précédent parce qu’il savait maintenant que cela ne durerait pas. Il essayait de vivre sa vie selon les enseignements du vent, en devenant sage et bienveillant. 

À la fin de l’été, il ne fût pas effrayé car il savait ce qui s’en venait et il était prêt à se reposer. Il avait une foule de nouvelles expériences et de beaux souvenirs à se remémorer.

 Son ami le vent, continua ses visites et ils passaient de bons moments ensemble. Le chêne devint un arbre solide et majestueux. Il ne pouvait pas voyager comme le faisait le vent, mais il devint sage et cultivé en écoutant les récits des autres. Il demeura humble et sociable, appréciant la compagnie des autres espèces. Il ne perdit jamais la capacité de s’émerveiller  et il ne cessa jamais d’apprendre. Il aimait et était aimé de tous. 

Une chose rendait le chêne particulièrement heureux. Son ami le vent, lui avait dit lors d’une de ses visites, qu’il connaissait un autre chêne, tout comme lui, en des lieux lointains. Cet arbre, disait son ami, avait plus de quatre cent ans. 

Le chêne songeait à tous les coucher de soleil à venir et il en était rempli de bonheur.

Les mots sont comme les glands… Chacun d’eux ne donne pas un chêne, mais si vous en plantez un nombre suffisant, vous obtiendrez sûrement un chêne tôt ou tard.   –   William Faulkner

 

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