La vie de Fanny

husky

Pour faire suite à l’histoire de Fanny, je vais vous raconter le reste de sa vie à mes côtés. Je venais d’arriver dans le Grand Nord lorsque mon patron me demanda si je voulais un chien. Il avait ramassé une belle petite chienne Husky de cinq à sept mois qui essayait d’entrer dans le hangar de l’aéroport.

Elle était toute mignonne et très amicale et je l’appelai Fanny. Nous étions alors en novembre et le Northern du village (magasin général) ne vendait pas de nourriture pour chiens. J’en commandai donc  par téléphone pour que cela me soit envoyé par avion de Montréal.

Fanny ne voulut jamais en manger. Elle se promenait en liberté dans le village comme tous les autres chiens et se nourrissait des restes de caribous et de phoques que les chasseurs abandonnaient derrière eux après y avoir prélevé la viande.

Au bout d’un certain temps, elle devint très amie avec le propriétaire du petit restaurant du village et elle s’y présentait tous les soirs à la fermeture pour avoir sa part des restants.

Elle grandissait vite et grossissait…un peu trop vite. Je réalisai bientôt qu’elle était enceinte. Il n’y avait aucun vétérinaire au village et mes prochaines vacances n’étaient prévues qu’au printemps suivant.  Je ne pouvais donc pas aller dans le Sud avant plusieurs mois.

Elle accoucha le jour de Noël, de cinq chiots, dont elle sût s’occuper malgré son jeune âge. Elle n’eut aucun problème à me laisse les examiner ou prendre dans mes bras. Je me retrouvais alors avec six chiens, ce qui ne faisait pas tout à fait partie de mes projets.

Il y avait une dame qui faisait le tour du village chaque jour pour nourrir et soigner les chiens abandonnés. Elle me raconta qu’elle avait trouvé dix petits chiots naissants, installés sous un canot renversé. Elle s’inquiétait de leur sort car elle n’avait pas vu la mère et effectivement, lorsqu’elle y retourna le lendemain, cinq des chiots étaient morts de froid ou de faim.

Elle me supplia de recueillir les cinq chiots restants pour que Fanny les allaite et leur donner ainsi une chance de survivre.  Elle me promit de m’aider à en prendre soin. Je me demande encore où j’avais la tête, mais j’ai accepté et pendant deux mois j’ai eu ONZE chiens dans ma maison, en plein hiver.

Au début, ça allait; je leur avais aménagé un coin dans l’entrée arrière de la maison, ce qui leur donnait assez d’espace pour bouger sans salir toute la maison. Il y avait heureusement une porte que je pouvais refermer pour atténuer le bruit qu’ils faisaient la nuit, parce que dix chiots, ça fait tout un boucan lorsque ça grandit.

Fanny accepta bien les nouveaux chiots et honnêtement à la fin, on ne savait plus vraiment lesquels étaient les siens ou pas. Lorsqu’ils eurent six semaines, je commençai à regarder pour des familles adoptives, car je n’avais pas la vocation d’opérateur de chenil.

Mon but était de donner les chiots à des gens qui n’étaient que de passage ou qui repartaient vivre dans le Sud. Le village était plein de chiens abandonnés, au point que périodiquement, un message passait à la radio locale pour annoncer que tel jour on abattrait tous les chiens ne portant pas de collier ou de foulard.

Fanny portait un foulard rouge en tout temps, mais je la gardais tout de même à l’intérieur lorsque le jour fatidique arrivait. Je ne voulais pas que mes dix chiots subissent le même sort et je savais que les gens du village ne voudraient pas adopter un chiot alors qu’il y en avait plein qui couraient les rues.

J’ai réussi à donner neuf des dix chiots à des gens de passage; des travailleurs d’Hydro-Québec, de la Garde Côtière, de différents ministères gouvernementaux. Tous ces chiots ont donc quitté le village et ont vécu leur vie ‘’dans le Sud’’.

J’ai gardé le dixième pour mes parents qui voulaient un chien et lors de mes vacances en mars suivant, Fanny et le chiot Jérémy sont venus avec moi et ont tous deux été stérilisés et vaccinés chez le vétérinaire.

Jérémy a coulé une petite vie heureuse avec mes parents et Fanny est remontée dans le Nord avec moi. Vers la fin de mon séjour, j’ai fait le petit voyage de camping que je vous ai relaté précédemment.

Au bout de trois ans, j’ai obtenu un poste dans le sud et Fanny m’a suivie. Elle a eu de la difficulté à s’adapter au début car elle devait être attachée lorsque j’étais absente et porter un collier et une laisse pour se promener. Elle s’est aussi résignée à la nourriture pour chiens, car le caribou et le phoque n’étaient plus disponibles. Je faisais tout de même de longues promenades dans le bois ou autres endroits déserts, où je la laissais courir en liberté.

Lorsque Grande Patronne est arrivée chez nous, elle est devenue la grande amie de Fanny. J’ai trouvé Grande Patronne dans le stationnement de mon travail, un soir de pluie. Je me suis penchée pour la caresser et elle est sautée dans mes bras. Lorsque je l’ai redéposée en lui conseillant de rentrer chez elle, elle a préféré sauter dans ma voiture et s’installer sur le siège du conducteur, d’où elle ne voulait pas sortir. Je la ramenai donc chez moi. Personne ne l’a réclamée suite aux affiches que nous avions installées, alors elle est devenue un membre de notre famille. À l’époque toutefois, elle n’était que le chat Numéro Trois, car nous avions deux autres chats qui occupaient déjà la maisonnée.

Elle occupa donc son temps plus souvent à l’extérieur qu’à l’intérieur. Elle chassait des mulots et des oiseaux et ce qu’elle ne mangeait pas, elle l’apportait à Fanny qui dévorait tout cela avec ferveur. Fanny devait rester attachée lorsqu’elle était à l’extérieur, mais elle avait Grande Patronne pour lui tenir compagnie. Elles faisaient tout ensemble; manger, dormir et jouer.

Peu avant l’arrivée de Grande Patronne, j’ai rencontré Tendre Moitié, puis nous nous sommes mariés et nous avons eu Charmant Bébé (maintenant Charmante Ado). Après neuf ans à ce poste, nous coulions des jours heureux lorsqu’on m’offrit de devenir gestionnaire.

Comme j’avais aimé mon aventure précédente dans le Nord et que le poste qu’on m’offrait était dans la même région, quoique dans un village différent, j’ai accepté d’y retourner, d’autant plus que Tendre Moitié, en tant qu’Européen, avait la soif des grands espaces, du genre ‘’ma cabane au Canada’’.

Nous avons donc aménagé dans ce nouveau village vers la fin janvier. Fanny et Grande Patronne étaient bien sûr avec nous. Nos deux autres chats étaient morts de vieillesse à 18 et 19 ans, à un mois d’intervalle, durant l’été précédent. Tendre Moitié prit l’habitude d’aller promener  Fanny chaque jour dans un endroit où elle pouvait courir librement. Elle  avait alors douze ans, mais n’avait pas du tout ralenti et semblait en pleine forme.

husky

Elle faisait d’abord de grandes courses pendant cinq ou dix minutes, puis elle se faufilait entre les arbres pour aller explorer. Au bout de vingt ou trente minutes, Tendre Moitié l’appelait en criant et elle revenait à la course.

Un jour de mars, elle ne revint pas. Tendre Moitié la chercha partout, mais la neige l’empêchait de progresser bien loin. Il attendit des heures en l’appelant, en vain. Il alla voir un pilote d’hélicoptère qu’il ne connaissait même pas et le convainquit de survoler la région pour la chercher. Tendre Moitié l’accompagna, mais ils ne virent rien.

Lorsque je sortis du travail, j’empruntai des raquettes et je parcourus tout les endroits qu’elle avait l’habitude d’explorer. Je cherchai pendant trois jours, pendant des heures, avant et après le travail.

Nous pensions qu’elle s’était peut-être blessée ou qu’elle avait eu un malaise, mais avec des températures de moins 35 degrés Celsius, on ne survit pas longtemps si on ne peut pas bouger.

En marchant, je découvris qu’au delà des arbres, il y avait une falaise. Si elle était tombée de là, elle était sûrement morte, mais il n’y aurait pas moyen d’accéder au bas de la falaise avant la fonte des neiges.

Nous avons mis des affiches partout et quelques personnes nous ont dit avoir vu Fanny dans un village voisin, à environ 45 kilomètres. Bien que cela semblait douteux, nous sommes allés deux fois vérifier si c’était elle. Les chiens ressemblaient effectivement à Fanny, mais ce n’était pas elle.

Nous ne l’avons jamais revue. Au dégel, j’ai refait tout le parcours qu’elle avait l’habitude de suivre et je suis allée voir au bas de la falaise, pensant peut-être y retrouver ses restes ou son collier. Rien du tout, elle s’était volatilisée.

Notre seule consolation est qu’elle est disparue (plus que probablement morte), près de son lieu d’origine, dans le Grand Nord où elle avait pu une dernière fois apprécier sa liberté. Dans le Sud, elle avait connu la laisse, le permis pour chien et les restrictions. Elle a vraiment apprécié ce court retour vers la liberté. Cela n’a duré que quelques semaines, mais on se console comme on peut.

Nous ne sommes restés qu’un an cette fois-ci, avant que je ne sois mutée encore une fois dans le Sud. Avant de partir, j’ai demandé à une employée qui habitait le village d’origine de Fanny de me trouver un autre chien.

3 mois

Et c’est comme ça que Toutou Parfait est arrivé parmi nous à l’âge d’environ trois mois. Elle est mélangée avec du Labrador, ce qui fait qu’on doit vraiment chercher le Husky en elle, mais elle est issue du Grand Nord tout comme Fanny. Elle a maintenant presque huit ans.

Fanny était d’une fidélité exemplaire et m’accompagnait partout dans le Nord. C’était vraiment un chien fait pour les grands espaces. Je la revois encore courir derrière mon quatre roues ou ma motoneige, la langue sortie, la bouche ouverte comme si elle faisait un grand sourire.

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Toutou Parfait n’a pas vraiment connu ce genre de vie; d’abord, parce qu’elle n’est pas restée assez longtemps dans le Nord, mais aussi parce que les temps avaient changé et que les chiens devaient être attachés et tenus en laisse dans le village où nous étions.

Deux chiens bien différents mais qui nous ont apporté chacun beaucoup de joies et de bons souvenirs. Et pour Toutou Parfait, ce n’est pas terminé, loin de là.

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Parmi toutes les formes de la vie qui nous entourent, pas une, hors le chien, n’a fait alliance avec nous.    –    Maurice Maeterlinck

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Commentaires

  1. Wow, il n’y a pas à dire Opus, tu as des talents de conteur… C’est une très très belle histoire que voilà. Effectivement elle est triste, je ne m’attendais pas à une telle fin. Je pensais que Fanny était simplement partie de vieillesse. D’un autre côté elle s’est volatilisée, c’est peut-être aussi ce qui rend ton histoire spéciale, ce qui lui un parfum de conte…

    C’est en tout cas un bel hommage que tu lui fais. Félicitations, tu as définitivement la plume qu’il faut pour continuer d’écrire. C’est certainement un plaisir pour moi de te lire.

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