Influencer l’éternité

Les professeurs peuvent avoir une très grande influence dans la vie des jeunes. Cette influence, bonne ou mauvaise, peut durer des années. J’ai eu durant mes études, plusieurs professeurs corrects, quelques uns furent plutôt mauvais et un seul fût vraiment extraordinaire.

J’avais onze ans et j’étais en cinquième année. Mon professeur cette année-là était très jeune, dans la vingtaine et nouvellement mariée. Toute la classe l’adorait. Il était évident qu’enseigner était pour elle une passion et nous sentions qu’elle s’intéressait vraiment à chacun de nous. Lorsqu’elle s’adressait à moi par exemple, je me sentais comme la personne la plus importante qui soit. Cette attention nous donnait confiance en nous-mêmes et inconsciemment, nous redressions les épaules et la regardions dans les yeux.

À travers elle, j’ai pour la première fois entrevu un univers différent de mon quotidien. J’ai réalisé qu’il y avait tout un monde à l’extérieur de mon petit quartier ouvrier. J’aimais déjà lire, mais cela s’est intensifié par la suite. Elle nous encourageait à explorer et à découvrir. Elle croyait que nous étions tous capables de grandes choses. Cette conviction était contagieuse et nous étions plus sûrs de nous. Il a bien dû y avoir des élèves en difficulté dans cette classe, mais rien n’y paraissait, nous recevions tous les mêmes encouragements et l’assurance que nous pouvions réussir. C’était un peu magique, nous nous sentions comme une classe spéciale.

Nous faisions un peu l’envie des autres classes car notre professeur avait instauré un ‘’magasin’’ dans la classe. Tout au long de la semaine, nous pouvions accumuler des crédits, pour un bon comportement, une bonne action, un travail bien fait ou une bonne attitude. Tout le monde avait une chance d’accumuler des crédits et nous pouvions les dépenser le vendredi après-midi lorsqu’elle ouvrait le magasin, qui était simplement un grand tiroir rempli de matériel scolaire, de babioles ou de décorations. Un des objets le plus prisé était un chat en peluche fait avec de la laine et collé sur un carton de couleur. Cela coûtait soixante crédits et c’était très mignon. De plus, c’était notre professeur et son mari qui les fabriquait.

J’aurais bien aimé en acheter un moi aussi, mais je misais sur un autre objet, une poupée en laine. Elle coûtait une somme énorme, quelque chose comme six cent crédits je crois. Chaque semaine, je passais mon tour et je n’achetais rien, préférant accumuler mes crédits pour l’objet convoité. Un jour, j’ai finalement pu l’obtenir, personne d’autre n’avait eu la patience d’attendre de longs mois pour amasser la somme nécessaire.

À la maison, mes deux parents travaillaient (dans les années soixantes, c »était plutôt rare) et je n’avais pas beaucoup d’attention. Je préférais de loin être à l’école plutôt que chez moi. Dans cette classe, nous avions tous une attention spéciale, nous nous sentions importants et nous savions que nous  serions écoutés si nous avions besoin de nous confier.

Les jeunes ont tendance à ne pas aimer les matières difficiles, mais ce professeur était tellement enthousiaste et positive, que nous travaillions plus fort pour tenter de découvrir nous aussi le plaisir qu’elle semblait ressentir avec ce sujet. Apprendre était amusant. Je me rappelle que je me sentais appréciée, valorisée, encouragée et aimée. Je pense que toute la classe se sentait ainsi.

Il y a quelques années, j’ai fait des recherches sur Internet et j’ai découvert que mon professeur préféré avait pris sa retraite trois ans plus tôt. Je lui ai écrit une lettre pour lui dire l’importance qu’elle avait eue dans ma vie. Je n’étais pas une élève à problème ou dans une situation défavorisée, mais elle a eu un très grand impact sur moi. Quand on se questionne sur les personnes qui ont marquées notre vie, son nom vient toujours en premier dans mon esprit.

J’ai envoyé cette lettre à la commission scolaire, après avoir vérifié avec eux qu’ils pouvaient la lui faire parvenir. Je n’attendais pas vraiment de réponse car je ne savais pas si elle se souviendrait de moi, j’étais plutôt tranquille et je n’avais rien de spécial.

Elle m’a répondu et nous avons entretenu une correspondance pendant deux ans, parlant même de nous rencontrer, mais cela ne s’est pas fait. Je viens de lui écrire à nouveau parce que je regrette de ne pas avoir gardé le contact. Parfois, on ne répond pas tout de suite à une lettre, le temps passe, puis on se sent gênée d’avoir tant attendu et finalement, on se dit qu’il est trop tard. Je lui ai donné le lien pour ce blogue et j’espère qu’elle le lira.

Quant à la poupée, je l’ai toujours, 41 ans plus tard. Elle trône dans la bibliothèque vitrée du salon, seul souvenir précieux d’un professeur extraordinaire.

Merci encore une fois à cette femme qui a semé en moi l’amour des mots, de la lecture  et de l’écriture ainsi que pour tous ces beaux souvenirs que je conserve précieusement dans ma tête et dans mon cœur.

Être enseignant, ce n’est pas un choix de carrière, c’est un choix de vie.   –   François Mitterrand
Dans le titre: Un professeur influence l’éternité : il ne peut jamais dire où son influence s’arrête.    –    Henry Brooks Adams

 

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Commentaires

  1. Wow, encore une magnifique histoire, une superbe et unique tranche de vie! J’espère sincèrement que votre professeur répondra à l’appel que vous lui faites!

    Quand j’ai tapé l’adresse de votre blogue et que je suis arrivée sur la page d’accueil je me demandais honnêtement ce que la photo représentait. Je suis encore une fois vraiment impressionnée par la profondeur de l’histoire que vous racontez et du message qu’elle transporte. C’est superbe que vous ayez gardé cette poupée toutes ces années!

    Moi aussi je peux compter les professeurs qui m’ont marqué sur les doigts d’une main. Deux d’entre eux étaient au primaire, des hommes bons, fermes et pédagogues. Deux au secondaire, deux femmes, et une femme seulement à l’université (sur 7 ans ce n’est vraiment pas beaucoup). Je peux dire que j’ai été gâtée cependant. Je ne compte pas par ailleurs ceux qu’ils valaient mieux oublier, je ne me rappelle d’ailleurs même plus de leur nom. Je me trouve privilégiée de les avoir connu, et c’est vrai qu’ils m’ont permis de devenir une meilleure personne, surtout ceux que j’ai rencontré étant vraiment jeune.

    • Je suis en effet plutôt sentimentale et comme j’ai beaucoup attendu pour acquérir cette poupée, elle est devenue d’une grande importance pour moi. Au fil des ans, c’est devenu le symbole de ce professeur extraordinaire, devenant de ce fait, encore plus précieuse.

      Les personnes qui laissent un marque dans notre vie, parfois sans le savoir, restent à jamais dans nos coeurs. Je suis bien contente d’avoir eu l’occasion de lui faire savoir ce qu’elle avait représenté pour moi. Dommage que je n’ai pas poursuivi la correspondance, mais peut-être n’est-il pas trop tard pour y remédier.

      Vous avez de la chance d’avoir eu autant d’excellents professeurs. Ayant connu la mienne toute jeune, je ne crois pas que personne d’autre aurait pu l’égaler dans mon esprit.

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