Être assez

amour parental

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai tenté d’attirer l’attention de mes parents. Mon frère, de quatre ans mon aîné, était le joyau de ma mère et il l’est toujours. Je n’ai jamais pu atteindre ce niveau. Mon père avait plus d’affinités avec moi mais il avait aussi beaucoup d’affinités pour l’alcool et l’alcool a gagné. Je me sentais donc bien seule étant enfant.

Lorsque j’ai compris comment naissait les enfants, vers sept ou huit ans, je me suis demandé pour quelle raison on m’avait fait naître vu qu’il était évident que je dérangeais plus qu’autre chose.

Ma mère m’a toujours décrite comme une enfant difficile, pleurnicharde et jalouse. C’est étrange car je ne me rappelle pas de mon enfance comme cela. Je me revois petite et ce qui me frappe le plus c’est à quel point j’étais sérieuse et triste. J’ai d’ailleurs eu deux ou trois professeurs qui m’on fait la remarque que j’avais souvent l’air triste. Être enfant et savoir qu’on n’est pas à la hauteur ni intéressant ne bâtit pas un adulte très solide.

Il est vrai que j’étais un peu à fleur de peau et que je pleurais facilement. Avec le temps j’ai appris à m’endurcir pour éviter les moqueries de ma mère et de mon frère. J’aimais les films tristes mais ne pouvais m’empêcher de pleurer comme une Madeleine. C’était un peu leur plaisir de me voir pleurer et de se moquer alors qu’eux restaient stoïques car ‘’ce n’était qu’un film’’.

Lorsque le film Love Story est sorti, j’avais dix ans et j’ai reçu le livre en cadeau. Si vous vous rappelez du sujet, Jennifer, la jeune étudiante et Oliver, le fils de riche, tombent amoureux et s’épousent au grand déplaisir du paternel fortuné. Ils vivent heureux et tentent d’avoir un enfant sans succès, puis Jennifer développe une leucémie et meurt à la fin du film.

Cette histoire m’a fascinée. Ce qui m’intéressait le plus était les scènes touchantes alors qu’elle était très malade et près de mourir et l’immense attention qu’elle recevait.

Ça peut sembler pathétique, mais je me suis mise à souhaiter devenir assez malade pour qu’on s’occupe de moi comme cela. Je me disais que si j’allais mourir, sûrement, je mériterais d’avoir un peu d’attention.

Cela a duré assez longtemps. Toute mon adolescence en fait. Je souhaitais vraiment avoir le cancer ou toute autre maladie terrible pour pouvoir exister un peu aux yeux de ma famille avant de mourir.

En grandissant, je me suis fait une raison, j’ai quitté la maison dès mes dix-huit ans et je n’ai pas donné signe de vie pendant sept ans, le temps de me bâtir une estime de soi et une confiance personnelle. Je me souviens même du moment où j’ai eu un déclic et où j’ai réalisé que je pouvais être intéressante. J’étais en Californie à ce moment là et mon groupe d’amis faisaient des soirées Trivial Pursuit. J’étais très forte à ce jeu car je lisais beaucoup et surtout, j’ai une excellente mémoire.

Les gens étaient surpris de mes connaissances et de mon assurance alors qu’ils étaient habitués de me voir tranquille dans mon coin. Soudainement, ils me voyaient d’un autre œil et cela m’a fait réaliser que je pouvais avoir une conversation intéressante et attirer les gens juste en étant moi-même. J’étais enfin  ‘’assez’’. Jusque là, j’étais convaincue que ma famille avait raison et que j’étais une personne insignifiante.

Nous transportons longtemps l’héritage de notre enfance. J’ai finis par m’en débarrasser ce qui m’a enlevé un lourd fardeau sur les épaules et m’a permis de m’épanouir. Pourtant, certaines choses restent, qu’on essaie de garder enfouies dans notre esprit pour ne pas trop y penser. Certains évènements font remonter ces souvenirs, mais pour un peu qu’on les analyse correctement, on peut tout en reconnaissant que ces choses ont eu lieu et que c’est bien dommage, décider de les écarter et de ne pas les laisser dominer ni définir notre vie.

Une chose est certaine, ma fille n’aura jamais le sentiment qu’elle n’est pas ‘’assez’’, qu’elle n’est pas intéressante ou importante. Je la considère et la traite comme une personne importante et responsable et elle participe aux discussions et décisions familiales.

Quoi qu’il arrive, elle saura que je l’aime et que je l’aimerai toujours, sans si et sans mais. Le conditionnel est terrible en amour, surtout lorsqu’on ne peut atteindre les standards ou les critères demandés. Savoir que l’on n’est pas ‘’suffisant’’ ou assez semblable aux désirs de quelqu’un est dévastateur, surtout lorsqu’on est vulnérable comme peut l’être un enfant.

La solitude et le sentiment de n’être pas désiré sont les plus grandes pauvretés.
  – Mère Teresa 

Vous aimerez peut-être:

Partagez!

Exprimez vous!

*