Perdre sa place

écrireJ’ai participé au concours littéraire de Radio Canada cette année dans deux catégories: nouvelle et récit. Je n’ai pas gagné et je ne crois pas que j’aie une quelconque chance dans le futur avec mes écrits, mon style ne cadrant pas du tout avec ce qui semble plaire au jury. Lorsque je lis les textes des finalistes, je m’aperçois que je n’écris pas de cette manière et que je suis totalement incapable, tout en n’en ayant aucune envie non plus, de m’efforcer de le faire. Il faut avoir du plaisir à écrire et mon style me convient, pour le meilleur ou pour le pire. Je peux essayer de le développer et de le perfectionner, mais pas le modifier complètement pour tenter de plaire aux gens ou à un jury.

S’il y a un style dont j’aimerais m’approcher, c’est celui du blogue Madame Unetelle. Je dois avouer que j’ai été tellement frappée par la qualité de l’écriture et le style que j’adore, que j’ai un instant songé à arrêter d’écrire ce blogue, tellement je trouvais que je ne lui arrivais pas à la cheville. Je me suis consolé avec la constatation que les articles y sont assez espacés, l’auteure étant journaliste de profession et sûrement très occupée et que je peux toujours m’améliorer, tout en ayant un  »modèle », pas pour le copier mais pour m’inspirer à faire mieux.

Le texte que j’ai soumis dans la catégorie Nouvelle est disparu dans les méandres d’un disque dur détruit lorsque j’ai échappé mon ordinateur portable sur le carrelage en janvier dernier. Je garde depuis tous mes fichiers importants sur Google Drive (personnels), Dropbox (professionnels) et Sky Drive (photos et vidéos).

Voici par contre, mon texte  qui n’a pas été retenu dans la catégorie Récit. Il s’intitule Perdre sa place.

La propriétaire de l’immeuble se tenait sur le seuil de porte de notre appartement, sombre et menaçante comme un vautour, avec ses grandes jupes mauves et son châle qui lui donnait des allures de chauve-souris. Elle représentait l’image parfaite d’une sorcière à mes jeunes yeux.

Mes parents la regardaient d’un air consterné. Elle insistait d’un ton assez agressif, pour dire que ce qu’elle offrait était juste et équitable et que mes parents accepteraient ce nouveau bail s’ils faisaient face à la réalité. Ils lui remirent tranquillement le paiement du loyer qu’elle était venue chercher comme à chaque mois et refermèrent doucement la porte. 

Je sentais que quelque chose d’important se déroulait sous mes yeux et la discussion qui suivit confirma mes craintes. La propriétaire leur avait annoncé que le prochain bail comporterait une augmentation qui représentait un bond énorme quant au montant actuel. C’était bien avant les lois et les règles établissant des limites raisonnables aux propriétaires. 

Je comprenais du haut de mes neuf ans, que mon monde était menacé. Durant les jours qui suivirent, j’entendis de nombreuses conversations sur l’impossibilité de payer une telle somme pour se loger et sur l’inévitable solution de devoir déménager. 

L’immeuble était neuf et nous en avions été premiers habitants. Aucune rénovation n’avait été nécessaire et rien ne justifiait une augmentation si considérable, si ce n’est que cette dame avait acheté l’immeuble l’année précédente et que c’était sa première occasion d’augmenter les loyers. Je n’avais jamais connu d’autre endroit, mes parents ayant emménagé dans cet appartement peu après ma naissance. C’était mon univers, nous habitions tout près de l’école et il y avait toujours des enfants avec qui jouer dans le quartier. lorsque je sortais, même en hiver. 

L’appartement était petit, mais je passais mes temps libres à l’extérieur avec mes amis. Mon père faisait chaque année une grande butte de neige pour la glissade; butte qui se terminait par une patinoire soigneusement entretenue, couvrant deux cours arrières, la nôtre et celle de l’immeuble voisin qui avait la même propriétaire. L’endroit était fort populaire auprès des enfants du voisinage en cette ère précédant les loisirs et les activités parascolaires. 

Mes parents entreprirent la ronde des visites d’appartement pendant que j’espérais qu’un miracle survienne pour nous permettre de rester sur place.  Bien qu’ayant passé l’âge de la pensée magique, une dent branlante me donna l’idée de faire un vœu. Elle n’était pas près de tomber, alors je dû l’aider un peu en la secouant pour la déchausser. Une nouvelle visite de la propriétaire sorcière me fournit l’encouragement nécessaire pour carrément arracher la dent. Pendant qu’elle recevait son loyer des mains de mes parents, je m’affairais dans la salle de bains à récolter mon ticket pour obtenir un vœu. 

L’objet tomba finalement de ma bouche ensanglantée, au moment où j’entendis mes parents annoncer qu’ils avaient trouvé un autre appartement et qu’ils quitteraient à la date convenue. Je considérai ma réflexion dans le miroir, ma dent maintenant inutile, mais je fis quand même un vœu. Je me jurai que si je devenais un jour propriétaire, que jamais je n’aimerais assez l’argent pour obliger les gens à quitter leur foyer et que si je me retrouvais dans la position de cette femme, de ne jamais charger plus que ce qui m’était nécessaire pour vivre. L’appât du gain m’apparut alors comme une chose particulièrement horrible, un désir si fort chez la personne en position de pouvoir, qu’elle pouvait décider de chasser des gens de leur foyer du revers de la main. 

Je ne comprenais pas pourquoi ce qui avait été assez l’année précédente, ne pouvait plus suffire à cette femme. Personne d’autre que nous n’avait habité notre appartement, ce qui me confortait encore plus dans ma conviction que cet endroit était notre foyer et qu’on ne pouvait pas nous en chasser. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’une autre famille prendrait notre place, en fait, je n’avais jamais eu connaissance d’un déménagement quelconque dans mon entourage. 

Lorsque vint le jour du départ, je fis un dernier tour de notre petit appartement, maintenant vide de tous nos effets, puis je m’installai dans la voiture, le cœur gros, à destination de notre nouveau foyer. Il n’était distant que de deux kilomètres et nous ne faisions que changer de paroisse, mais c’était à mes yeux je me dirigeais vers une planète différente. 

Alors que nous vivions dans un petit immeuble de six logements, nous allions dorénavant habiter dans un bâtiment de dix-huit logements, entourés d’autres immeubles du même type. La cour arrière, en gravier,  n’existait que pour permettre aux locataires de stationner leurs véhicules. Il n’y avait aucun endroit pour jouer dehors et le parc le plus près se trouvait dans notre ancienne paroisse. 

L’appartement était plus grand. Je dormis dans une chambre que je n’avais plus à partager, ce qui avait semblé un point important aux yeux de mes parents, mais qui ne m’avait à vrai dire, jamais dérangé. 

Lorsque je vis enfin les premières lueurs de l’aube percer au travers des rideaux, je m’habillai rapidement, sorti ma bicyclette du local d’entreposage du sous-sol et pédalai de toutes mes forces vers notre ancien logis. Je n’avais jamais parcouru une telle distance auparavant car je n’avais pas le droit de traverser les boulevards achalandés qui séparaient les deux paroisses. Ce matin-là, ces règles ne furent pas suffisantes pour me retenir et je me retrouvai devant la porte verrouillée de notre ancien foyer, les yeux remplis de larmes. 

Je croyais qu’une autre famille nous aurait remplacés, mais l’appartement était vide, je pouvais voir l’intérieur par la fenêtre de la porte de la cuisine. Il le resta plusieurs mois, ce qui ajouta à ma fureur d’avoir dû le quitter. Je restai de longues heures assise dans l’escalier à fixer la porte en essayant de reculer le temps pour que tout redevienne comme avant. 

Au fil des mois, je revins de nombreuses fois, à l’insu de mes parents, vers les lieux de mon enfance, car ce changement marqua vraiment la fin de l’insouciance. Le nouveau quartier était beaucoup plus rude, les gangs de jeunes rôdaient à l’affût de tout ce qui était différent et propice à être ridiculisé ou persécuté. Personne ne jouait à l’extérieur et les cages d’escalier n’étaient pas toujours des lieux sûrs. L’intimidation et les provocations régnaient dans cette jungle urbaine, où il valait mieux ne pas se faire remarquer. 

Je finis par me résigner et j’arrêtai de me torturer et de ressasser mon ancienne vie. Ma mère, voyant mon désarroi, me promit qu’on ne resterait là qu’une seule année et qu’ensuite, on trouverait mieux. J’étais la plus jeune de la famille, mon frère travaillait déjà et avait sa petite amie, qui habitait incidemment dans notre ancienne paroisse. Il ne passait pas beaucoup de temps dans l’appartement, pas plus que mes parents, qui travaillaient tous les deux, sur des quarts de travail. 

Lorsque je lui rappelai sa promesse un an plus tard, elle me confia qu’elle n’avait dit cela que dans l’espoir que je m’habituerais et finirais par aimer cet endroit. Nous sommes restés là cinq longues années et j‘ai détesté chaque seconde. 

J’ai toujours une petite place spéciale dans mon cœur pour ce logis sans prétention où j’ai passé les plus belles années de mon enfance. J’ai longtemps pensé que j’achèterais l’immeuble un jour pour revenir y vivre, mais ce n’était pas seulement l’endroit, c’était les gens, les amis, l’école, l’ambiance de cette époque, et tout cela est disparu aujourd’hui, même si cela reste toujours vivant dans ma mémoire et dans le cœur de l’enfant que j’ai été.

Ecrire est semblable à respirer.    –   José Carlos Llop
Ecrire : la seule façon d’émouvoir autrui sans être gêné par un visage.    –   Jean Rostand

 

 

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